Cordillere Vilcanota

Cordillère de Vilcanota, 11 mai 2001, midi.
Sales, épuisés, nous nous arrêtons sur la moraine. Assis sur nos sacs, sous la pluie glaciale, nous écoutons, hébétés, murmurer le réchaud. Bientôt, nous avalons quelques gorgées de thé fade et tiède avant de poursuivre notre descente dans la vallée.

Des prairies marécageuses, quelques lamas, des murets de pierre pour délimiter les zones de pâtures, une bergerie. Enfin, une bergerie, de la vie ! Pourtant, ces sont des chiens menaçants qui nous accueillent, tout en prenant soin de rester bien hors de portée de nos bâtons. Ils doivent avoir l’habitude, les bougres !. Derrière le mur, deux enfants nous observent. Enfin, le propriétaire des lieux, un berger péruvien, sort de sa demeure. Il disperse d’abord ses chiens à grands coups de cailloux puis s’approche tranquillement de nous et engage la conversation. Qui reste limitée car il ne parle que Quechua ! Mais il comprend vite que nous avons faim.

Pendant qu’il attise le feu avec quelques bouses de lamas séchées, nous prenons place sur son lit. Etienne et moi nous regardons mutuellement dans cette pièce enfumée, fatigués mais heureux, mais sans savoir que se dire. Quel contraste entre les alpinistes que nous sommes et cet homme simple, qui vit là, en dehors du monde, au fin fond de cette Cordillère de Vilcanota, à 4 200 mètres d’altitude ! Vie rude de berger des Andes. Que doit-il penser de nous ? Nous, ces étrangers aux préoccupations bien futiles qui consistent à grimper sur les montagnes, puis à en redescendre en bien piteux état parfois, comme nous aujourd’hui ! J’éprouve presque un peu de honte. Quel luxe d’avoir le choix de nos actes mais quel choix nous avons fait ! Notre berger nous lance quelques sourires moqueurs, il a bien raison…

L’eau bout déjà depuis un moment, les pommes de terre sont cuites. Ce seront les meilleures de notre vie. Il éclate de rire devant nos bruyants soupirs de contentement… En même temps que nos estomacs se remplissent, nous glissons progressivement dans un état semi léthargique et de profonde béatitude. Sans vraiment parler, un lien se tisse avec notre berger qui nous ramène lentement à la vie. Il s’appelle Miguel. Il s’étonne de nos grosses chaussures, nous regardons ses pieds nus dans ses sandales taillées dans un pneu ; il vient inspecter notre tente que nous montons à côté de sa bergerie, nous observons l’extrême dénuement de la pièce où il vit ; il nous demande à quoi servent nos piolets, nous tenons le licol des mules pendant qu’il les harnache. Nous passerons l’après midi avec lui et toute la journée du lendemain au cours de laquelle il nous ramène avec ses chevaux et ses mules jusqu’à notre village de départ, Pachanta. Longue marche autour de l’Ausangate, le sommet que nous venons de gravir.

Six jours plus tôt, c’est de ce même village que nous sommes partis. Arrivés de nuit en voiture avec l’instituteur du village, Etienne et moi nous réveillons au beau milieu du terrain de foot, à l’heure où la sonnerie de l’école retentit. Le village est bien situé, à quelques heures de la face Nord de l’Ausangate que nous projetons de gravir. Une inspection aux jumelles de la face trop enneigée, et nous optons pour la longue arête Nord-Est qui, à ma connaissance, est vierge. Le temps de rassembler le matériel, de choisir les vivres à emporter, d’accepter l’offre de Rosas, un muletier venu proposer ses services, et nous sommes en chemin.
A la sortie du village, nous assistons à un spectacle cocasse où lamas et alpagas, peu disposés, sont contraints à un bain forcé par les habitants du village. Tout le monde est là, femmes, hommes et enfants, et les bêtes, telles des serpillières mal essorées, repartent la queue basse.

Ausengatre

Nous installons notre camp près des eaux turquoises d’un lac à 4500 mètres d’altitude. Un orage dissimule l’arête et le sommet mais je suis optimiste et rassure Etienne : « Si tout va bien, nous installerons notre bivouac au sommet demain soir ». C’est oublier un peu trop vite la fragilité des formations de neige qui parsèment les arêtes et les faces de ces montagnes tropicales, les rendant si gracieuses, mais si imprenables. Un couloir nous permet de rejoindre aisément cette belle arête mais ensuite, une succession de corniches, de neige plaquée et de gendarmes rend notre progression très difficile. Même les portions qui semblaient faciles du bas nous donnent du fil à retordre. Rapidement, toute retraite devient aléatoire et nous n’avons d’autre choix que de poursuivre jusqu’au sommet.

Je garde un souvenir ému de notre second bivouac. Alors que nous errons sur cette arête particulièrement effilée au soir du second jour d’ascension, en désespoir de cause, je décide de traverser pour rejoindre un mini sérac accroché à la face Est. Miracle, quelques stalactites barrent le passage d’une petite caverne destinée à accueillir notre petite tente pour la nuit… Souvenirs irréels des étoiles qui scintillent derrière ce rideau de glace ! Sans le savoir, nous avons installé notre 3ème bivouac 20 mètres sous le sommet, dans un épais brouillard.
A ce moment de l’ascension, je crois que j’ai vraiment douté. Je me souviens avoir franchi le sommet à tâtons, courbé en deux, mes piolets devant afin de sonder le terrain, dans cet univers uniformément laiteux. C’est seulement en amorçant la descente que nous avons compris que nous venions de franchir le sommet !
Cette descente, justement, que nous ne connaissons pas, dont nous n’avons qu’une vague idée tirée d’un vieux topo. Ce topo indiquait de suivre l’arête Sud jusqu’à un col à 6000 mètres d’altitude. Mais nous n’avons même pas vue cette arête Sud, car nous nous dirigeons maintenant plein Ouest !

L’espace d’une minute, le brouillard se déchire et la vue s’éclaircit. Sauvés ? Nous tentons de courir dans cette neige profonde pour rejoindre un point haut qui nous permettrait de voir l’itinéraire. A bout de souffle, je devine un vague col juste avant que le brouillard ne nous enveloppe pour de bon ! Etienne, stoïque et courageux jusqu’au bout, a juste le temps de pointer son bras en direction de ce fameux col, je prends l’azimut de son bras, sauvés !

Aussitôt arrivés au village, Miguel repart à cheval vers sa bergerie tandis que nous nous prélassons jusqu’au coucher du soleil dans les sources d’eau chaude, face à l’Ausangate, qui sort progressivement des nuages comme pour nous saluer. Ausangate qui me rappelle à tout jamais cette rencontre éphémère avec un berger péruvien. Rencontre qui me rappelle aussi, que, parfois, la montagne est bien indulgente. Les sourires moqueurs de Miguel m’ont-ils rappelé qu’il faut rester humble face à la montagne ?
Respect, Señor Don Miguel…
[source : Extrait de Sommets incas, édition Glénat, Fabrice Pawlak et Patrick Wagnon]