noleft

Le radeau glisse lentement sur l’eau boueuse. Pas un bruit, pas un mouvementà bord, mais des corps affalés, des bras et des jambes emmêlées sous une bâche de plastique qui ne protège plus de la pluie depuis des jours. Il est cinq heures du matin, et Be´len, bas quartier d’Iquitos s’éveille, mais l’apparition fantastique de cette embarcation de fortune laisse indifférents les lève-tôt affairés à leur toilette au bord du fleuve. Un désastre s’est-il produit dans les rapides en amont ? Qui sont ces naufragés dignes d’un tableau de Géricailt ? Les vautours ont-ils commencés leur œuvre ? Questions naïves que le voyageur peu familier des scènes de genre amazoniennes est bien le seul à se poser.

Rien de plus normal, en effet, que d’entrer dans Iquitos au fil du courant. Des radeaux de ce type, il en arrive en ville chaque jour ; moyens de locomotion ordinaires pour les habitants de l’Amazonie péruvienne. Avec ses 400 000 habitants, ses jeeps, ses pick-up, ses innombrables bus bariolés – châssis coréen, carrosserie et décoration locales – et ses motocarros qui vrombissent nuit et jour dans un indescriptible chaos urbain, Iquitos n’en est pas moins la plus grande ville au monde inaccessible par la route ; un anachronisme auquel les gouvernements péruviens successifs, instruits de l’échec de la transamazonienne, ont depuis longtemps renoncé à mettre fin.

Mais revenons à Belen, car c’est là, dans cet immense quartier lacustre établi sur le rio Itaya, juste avant sa confluence avec l’Amazone, que réside le cœur battant de la cité. Les « naufragés » se sont réveillés d’entre les morts, et les voici qui accostent tranquillement à un ponton de bois, déchargeant des monceaux d’ananas, de sapotilles, de mangues, de papayes qu’ils vendront tout à l’heure au marché. Déjà le soleil brûle, c’est son métier ici. Décor désuet, maisons à toit de palmes, bardées de planches horizontales qui se dressent sur pilotis, ou mieux encore, sur tabliers flottants.

Des femmes sans âge y vendent trois citrons à même le sol. Des jeunes filles minces comme des lianes, la peau d’acajou, la poitrine provocante, roulent des hanches. Un quartier pauvre, mais bon enfant, où l’on circule en pirogue ou sur des passerelles instables. Une Venise amazonienne. Toute une vie, enfin, populaire, grouillante, qui sent la noix de coco et le poisson.

Ici, tout le monde connaît Alejandro. Depuis le temps ! Il a quinze ans de forêt, de pirogue et d’aventure sur l’Amazone, mais pas une seule ride de lassitude. Alejandro le flaco, (le tout maigre), comme disent avec affection ses voisins, a suffisamment colporté de village en village pour pouvoir enfin se sédentariser et s’offrir le motocarro flambant neuf de ses rêves. On l’envie donc, et il a droit à des sourires, des bousculades de gamins nus comme la main qui vont plonger plus loin dans l’eau sale avec de grands éclats de rire. Lui s’arrête, les mains sur les hanches, désigne une masure de l’autre côté de l’Itaya. « C’était ma première résidence, quand je me suis installé ici. J’avais les pieds dans l’eau. » La « résidence », minuscule, est encastrée aujourd’hui entre une échoppe de coiffure inaccessible et ce qui ressemble à un atelier à la toiture effondrée. « La dernière crue », commente sobrement Alejandro, depuis, il s’est replié sur la terre ferme, près du fameux marché de Bélen, qui se donne un air de halle parisienne – la structure de fer est due à Gustave Eiffel – à l’extrémité du malecon.

noleft

>C’est ici la ville haute, tracée au cordeau, qui connut son heure de gloire il y a un peu plus d’un siècle, au temps où, dit-on, les barons du caoutchouc allumaient leurs cigares avec des billets de banque, buvaient le champagne comme de l’eau, envoyaient leurs enfants étudier en Europe, faisaient soigner leurs dents à Paris et laver leur linge à Londres… Des années folles. Une fête amazonienne, dont on contemple aujourd’hui le décor presque intact mais tombé en déshérence. Au milieu du XVIIIe siècle, Iquitos n’est qu’une mission jésuite parmi d’autres, fondée pour repousser les attaques des tribus indiennes disséminées entre les fleuves Nanay et Napo, hostiles à toute conversion. Elle compte quatre-vingts une âmes en 1801, mille cinq cent en 1870, quand soudain, c’est le boom ; en dix ans à peine, sa population atteint le chiffre record pour une bourgade amazonienne de 20 000 habitants ! Vingt milles ouvriers, aventuriers et hommes d’affaires, parmi lesquels un quart au moins d’immigrés du Vieux Continent, submergés par la fièvre du caoutchouc. Pour en mesurer les effets sur la ville, il n’y a qu’à se laisser piloter par Alejandro le long du malecon Tarapaca, et des avenues Prospero, Raymondi ou Nauta.

Les maisons de commerce, les résidences des magnats se succèdent, toutes plus ostentatoires les unes que les autres. Casa Cohen, décorée de pilastres aux chapiteaux corinthiens et entièrement recouverte d’azulejos importés du Portugal ; casa Pinasco, qu’une famille originaire d’Italie a fait batir dans un style néoclassique anglais qui ne déparerait pas sur Oxford Street ; Casa Barcia, ornée de porcelaines et festonnée dans le plus pur style Art nouveau… Enfin, il y a, bien sûr, l’incontournable « maison de fer ». Elle est à elle seule l’emblème d’Iquitos et le témoin le plus parlant de la folie du caoutchouc : conçue par Gustave Eiffeil pour l’exposition universelle de 1889, elle fut acquise par un magnat, mise en pièces détachées transportée par bateau et remontée en plein centre d’Iquitos, à un angle de la plaza de Armas, où le malheureux ne put que constater que ses murs et son toit constitués d’épaisses plaques métalliques la transformaient, sous les Tropiques, en véritable four.

Des excès, il y en a eut d’autres, à cette époque, plus graves : des milliers d’Indiens Ashaninka, Piro, Machiguengua, Amahuaca, Yaminahua, Mashco, furent capturés, délogés de leurs aires de chasse et de cueillette par l’avancée des fronts pionniers, et réduits en esclavage. Vivant dans des conditions misérables, exposés à des virus ou des microbes contre lesquels ils étaient sans défense, ils furent contraints de saigner les hévéas et d’assurer le transport de la matière première, pourchassés et tués s’ils fuyaient. Trente années de razzia, de massacres, d’évangélisation forcée… et de douceur de vivre dans les maisons d’Iquitos. Folie ! Folie née, comme tant d’autres, d’une confiance illimitée en soi-même,. En un demain adoré d’avance, jamais redouté. Mais, bien vite, l’euphorie s’évanouit. Les Britanniques qui dominent le marché mondial du caoutchouc – au point que la livre sterling est devenue, à Iquitos, la seule monnaie fiduciaire – ont importé des plants d’hévéas amazoniens et les ont expérimentés en Malaisie. A partir de 1913 les plantations malaises, puis javanaises, sonnent le déclin de l’hévéa sauvage, dispersé donc moins rentable. Les lampions s’éteignent, la fête est finie, et Iquitos retombe peu à peu dans une torpeur dont même la découverte de gisements gaziers et pétroliers, dans le haut Amazone, à la fin du XXe siècle, ne la tirera pas tout à fait. Mais soudain le ciel s’est couvwert. Une nuit d’avant la nuit, moite et sans étoiles. Alejandro a garé son tricycle à l’extrémité du malecon, près du restaurant Fitzcarraldo établi dans l’ancien siège de la Orton Bolivian Rubber Company for London and Iquitos Trade, la maison de commerce d’Antonio Vaca Diez, qui fut l’ami et l’associé du plus célèbre des barons d’Iquitos. C’est l’heure de la promenade du soir. Tout Iquitos est là en famille, à discuter à la Terrassa des cafés, à boire jus de fruit sur jus de fruit ou à fumailler vaguement le regard perdu vers la forêt qu’on aperçoit, là bas, sur l’autre rive du fleuve. Des distractions simples, familières, où l’on oublie quelques instants l’isolement et les barrières que la nature dresse aux portes de la ville. Alejandro aura le mot de la fin « Iquitos est une île ; si on veut en partir, il faut la quitter jeune. Ensuite, le cuir est fait, les habitudes sont prises, le monde paraît trop vaste : il faut avoir l’inconscience de la jeunesse pour oser aller s’y perdre. »

[source : Grands Reportages, mai 2002]



Mail:peru@terra-andina.com Nos autres agences:Mexique-Panama-CostaRica-Brésil-Argentine-Bolivie-Chili-Trekking-Equateur-Antarctique-TerraGroup Plan du site Conditions de vente
Informations Pérou -Trekking, Randonnée Pérou -Montagne Andinisme Pérou -Tourisme solidaire Pérou -Incentive Pérou
©Terra Andina 2008