Il était une fois les Uros, un peuple du lac Titicaca dont l’origine et l’histoire se perdent dans un fatras de légendes tout aussi échevelées que les roseaux auxquels ils amarraient leurs îlots. Pour certains, ils auraient existé bien avant le soleil.
Pour d’autres, comme notre guide Susana Salinas Ponce, « les premiers Uri, leur nom originel qui signifie "le peuple timide", seraient venus ici depuis la Bolivie ». Si les Uros ont disparu — la dernière Uros est décédée en 1959 —, leurs descendants, métissés aux Indiens Aymaras, vivent toujours comme leurs ancêtres sur une quarantaine d’îlots faits main. Cet archipel est d’ailleurs l’un des principaux attraits touristiques de Puno, d’où on s’embarque pour aller le visiter. Et pour cause : ces îles sont uniques au monde. Elles sont échafaudées sur les racines entrelacées de plantes aquatiques. Celles-ci créent un socle d’une épaisseur d’environ deux mètres qu’on tapisse ensuite d’une bonne couche de tiges de totora, une sorte de roseau. Aux extrémités de ces galettes flottantes, des pieux sont piqués dans les racines et permettent de les amarrer. De grosses pierres, attachées à des cordes elles-mêmes nouée aux socles, ancrent les îles au fond du lac, explique la guide. Contrairement aux chinampas aztèques ou aux îles-vergers vietnamiennes, ces îles sont des milieux de vie et non des territoires agricoles artificiels. C’est d’ailleurs pour fuir les peuples qui leur cherchaient querelle que les Uros les ont créées.
À vue, certaines sont grandes comme un Provigo, d’autres ont la taille d’un trois-et-demie, et toutes ou presque sont dotées de panneaux solaires... pour capter la télé. Les habitations sont faites de totora, encore ce roseau, avec lequel on construit aussi un mobilier sommaire et de belles embarcations à proues animalières. Celles-ci, appelées balsas, sont davantage utilisées de nos jours pour balader les touristes que pour pêcher. Environ 400 familles, 2500 personnes habitent ces îles. « Elles vivent des poissons qu’elles pêchent, comme l’ispi, le carachi, et qu’elles échangent au marché contre des produits de la ferme, dit notre guide. Ces gens vivent entre eux, se marient entre eux ; c’est comme ça depuis toujours. » Comme le roseau, le peuple du lac est souple et ne résiste pas à l’assaut des touristes qui viennent faire un petit tour et puis s’en vont, alors que les insulaires vivent dans la promiscuité et une quasi-insalubrité. C’est comme ça depuis les années 70. On ne fera pas marche arrière.
Aussi, de grâce, si vous passez par là, achetez donc aux génies du roseau le petit balsa de totora qu’ils vous proposent avec tant de fierté.
[Source : Le Devoir – avril 2007 - Carolyne Parent]

