Machu Picchu - Tempale du Soleil[…] A bord du Vistadome, j’ai parcouru la petite quarantaine de kilomètres (deux heures de voyage) entre Ollantaytambo et Aguascalientes, le patelin hallucinant niché au pied de Machu Picchu.

Cela ressemble à un train normal, mais avec service à bord et toit partiellement vitré, ce qui permet de voir grimper jusqu’au ciel les masses forestières qui poussent au bord des voies. J’ai fait des trajets en train ordinaire, car il y avait une grève des cheminots et l’entreprise (la seule à exploiter ce tronçon, saturé de consommateurs étrangers) a décidé de comprimer sur un même horaire et dans deux longs trains ordinaires les six ou sept voyages normalement programmés tout au long de la journée.

Les scènes au terminus d’Aguascalientes – village qui n’est desservi que par le train – paraissaient tout droit sorties de la Seconde Guerre mondiale : cinq cents touristes (cinq cents sacs à dos de randonneurs, cinq cents sacs de couchage, cinq cents bâtons de trekking, etc.) agglutinés contre les grillages qui nous séparaient de la fosse où attendait le train, agitant désespérément leurs billets sous le nez de trois employés en complet veston, l’un muni d’un mégaphone qui lui déformait la voix jusqu’à la rendre incompréhensible. Entre-temps, un groupe de mannequins – une Asiatique, une Nordique, une Noire, une Indienne – faisaient bande à part, assises en cercle sur le sol, où elles jouaient aux cartes, avec leur cour de photographes, d’assistants et de maquilleurs, indifférentes (comme des déesses) à la tension environnante. Les désespérés – à commencer par moi-même, qui me suis dit à un moment donné qu’un hélicoptère de Vogue viendrait certainement les chercher et qui ai failli exploser de haine – ont eu leur revanche deux heures plus tard, quand les trains ont fini par partir, bondés à craquer, et que les pauvres jeunes femmes se sont retrouvées sans banquette. Elles ont dû voyager par terre, une fois encore assises à même le sol, en un cercle cette fois plus sordide et passablement moins animé que celui qu’elles avaient formé à la gare. Pour dissimuler leur gêne, elles ont passé le voyage absorbées devant deux moniteurs vidéo, regardant sans le voir le travail qu’elles venaient de réaliser à Machu Picchu. Il m’a semblé que l’une d’elles pleurait.

La pollution touristique n’est pas un problème mineur au Pérou. Outre l’usure que cette armée de brodequins made in the first world inflige à la délicate contexture des ruines incas, certes moins persistante que celle exercée par les pluies et les vent, qui obligeront dans un avenir assez proche à couvrir Machu Picchu ; outre également les restrictions que cela entraîne – aujourd’hui, pour faire le Chemin de l’Inca, il faut réserver sa place un an à l’avance –, l’affluence d’étrangers a pour effet supplémentaire, assez bizarrement, d’éclipser les attractions locales. Non seulement parce que, pour contempler un miroir fait d’une cuvette de pierre ou la perfection d’un mur millénaire, il faut toujours se faufiler à travers un rideau de nuques et de chapeaux d’Européens lève-tôt, toujours plus lève-tôt que vous ; mais aussi, tout simplement, parce qu’ils sont si nombreux, si divers, si visibles surtout, tant ils jurent dans le contexte, qu’ils en finissent par devenir la véritable attraction, eux qui contemplent, admirent, respectent, consomment tout ce que la zone la plus vieille du Nouveau Monde a à leur offrir.

citadelle du machu Picchu Au Pérou, personne ne porte une montre. A Ollantaytambo– l’une de ces petites villes de transit qui revêtent des dimensions fantastiques, résolument bowlésiennes, dès qu’on choisit d’y rester –, il y a un petit hôtel irrésistible, El Albergue, installé dans une espèce de vieille annexe de la gare et dont la porte d’entrée donne directement sur le quai. La patronne est une Américaine qui s’appelle Wendy Weeks. A ses moments perdus, elle joue un rôle dans le roman de l’écrivain mexicain Mario Bellatin L’Ecole de la douleur humaine du Sichuan. Son rôle, suspect et macabre, comme tous ceux qu’imagine Bellatin, est celui d’une femme peintre qui arrive un jour dans un village exotique et perd son mari, auteur d’une thèse sur Moby Dick, mordu par un petit chien enragé. Elle décide alors de rester dans ce village et, enhardie par une coutume locale, se met à peindre des enfants morts qu’elle déterre.

Je n’ai pas eu l’occasion de connaître Wendy, dont les sobres tableaux abstraits ornent l’auberge, mais, en revanche, j’ai rencontré son fils, Joaquín, qui milite activement contre l’utilisation des bouteilles en plastique, ainsi qu’un couple de pensionnaires suédois, parfait témoignage du nouveau type de pollution qui frappe le Pérou. Tous deux étaient jeunes, blonds, avec des cheveux lisses, grands, parfaits. Ils voyageaient depuis 2003 sur une Harley-Davidson noire, robuste, équipée comme une maison roulante. Ils étaient partis de New York et avaient espéré terminer leur voyage à Buenos Aires en décembre dernier. Je leur ai proposé de leur servir de guide ; ils m’ont répondu qu’ils acceptaient uniquement pour ne pas me décevoir. Je doute qu’ils aient eu besoin de moi. Je doute d’ailleurs qu’ils aient eu besoin de quoi que ce soit. Ils étaient aimables et passionnés. Ils étaient fiers et solidaires. Ils faisaient rugir leur Harley-Davidson en pleine place d’Ollantaytambo, effrayant les alpagas et s’attirant la jalousie assassine des chauffeurs de minibus, avant de disparaître dans les petites rues pavées vers des destinations inconnues. Un après-midi, je leur ai demandé pourquoi ils allaient arrêter de voyager. Je n’aurais pas imaginé une seule seconde qu’ils puissent avoir une autre vie. “Mon travail me manque”, m’a expliqué Dan, tandis qu’Erika déchirait une chérimole [fruit d’une espèce d’anone] de deux rangées de dents aveuglantes. Je lui ai demandé ce qu’il faisait. “Je suis programmeur informatique”, m’a-t-il répondu.

Avec la prolifération de ces êtres supérieurs, solvables, insouciants, et, pour comble, socialement sensibles (ce sont des Européens, pas des Américains), il est assez difficile de se concentrer sur les ruines de la foteresse inca d’Ollantaytambo ou sur les restes de Sacsahuamán, près de Cuzco, voire sur des attractions plus secrètes, comme ces marmites de chicha [boisson alcoolisée provenant de la fermentation du maïs dans de l’eau sucrée] dans lesquelles les métis plongent d’énormes verres en plastique – un alcool dont les effets, déjà sublimes en eux-mêmes, voire merveilleusement mortels, peuvent durer des heures lorsqu’en plus on mâche des feuilles de coca.

Site du Machu PicchuCe que le touriste du tiers-monde voit de plus en plus, c’est le tiers-monde capturé dans la scène du tourisme : la rencontre entre un gisement historique ouvert, offert, organisé pour être visible, et les seuls qui ont l’opulence, l’admiration et la rapacité nécessaires pour en jouir. Si le Pérou résiste – s’il a résisté pour moi, tout au moins –, c’est en partie grâce à des séductions plus équivoques, des trouvailles nées de l’innocence, de l’inspiration, de l’erreur, de l’expérience et de l’être national brut. Des charmes qui ne cherchent à satisfaire personne, mais simplement à jaillir, à faire irruption, à s’abandonner à l’insouciance de l’existence. J’ai trouvé cette étrange magie sur des affiches qui annoncent des salons de coiffure et des discothèques ; dans l’audace phonétique d’un menu de Cuzco (milchet – pour milk-shake – à la banane) ; dans le goût de sirop et l’invraisemblable couleur jaune d’un héros national, l’Inka Cola, seul soda de la planète qui ait réussi à tenir tête à Coca-Cola, célébré dans un article remarquable de l’édition anniversaire d’Etiqueta Negra, la meilleure revue du nouveau journalisme du continent ; dans la rhétorique d’écoliers qui récitent, l’histrionisme extravagant et la rancœur, la rancœur profonde et incurable de Mario, de Rubén, d’Oscar, tous guides touristiques, qui prononcent en espagnol Cuzco d’une voix normale et lancent un cri de guerre quand ils passent au quechua pour dire sqo ! ; dans le fauteuil roulant mutant – chaise de jardin en plastique avec des roues en métal – que j’ai vu à Aguas Calientes.

AguasCalientes, étape narcotique obligée Je l’ai trouvée aussi, cette magie, plus séduisante que jamais, toujours à Aguascalientes, escale obligée pour ceux qui se rendent à Machu Picchu, mélange de bidonville et de paradis hippie, coincée entre la montagne, la forêt et deux rivières – la Vilcanota et l’Aguascalientes –, où les escrocs disparaissent comme par magie, où des Italiens et des Brésiliens vocifèrent la nuit, tout nus dans les bassins thermaux, au rythme de I Shot the Sheriff, où des avalanches politisées déferlent de temps à autre sur les résidences des maires et où les bars, comme si on était dans une Ibiza à tout pour 2 dollars, proposent la happy hour la plus longue du monde (trois boissons pour le prix d’une). A mon arrivée, seul, j’ai cru que j’allais prendre la fuite. Deux jours après, assis devant un pisco sour, à une table du centre, j’étais heureux, euphorique, parfaitement transporté, comme Klaus Kinski dans Fitzcarraldo. Aguascalientes est la clé : la parfaite antichambre narcotique de Machu Picchu.

[Source : Courrier international - oct 2005 – Alan Pauls]